Eléonore repoussa une mèche de cheveux rebelles derrière son oreille, machinalement, les yeux toujours posés sur une page de son livre d'histoire, dans lequel elle était littéralement absorbée. Elle ignorait combien de temps elle pourrait lire ainsi, sans que personne ne vienne la déranger. Chaque soir, le même scénario se déroulait : dès qu'elle arrivait à cerner le rôle de chaque personne, et que les dates essayaient de s'enregistrer sur son disque dur, un surveillant, la sonnerie, ou encore Sonia, sa camarade de chambre, venait l'extirper de son livre pour de quelconques raisons. Eléonore rechignait toujours, mais elle se disait que tant pis, c'est pas grave, elle devrait laisser tomber sa conversation téléphonique avec sa s½ur pour se consacrer à ses leçons. Elle était comme ça, résignée et prête à mettre de côté ses petits plaisirs pour atteindre son objectif : réussir ses études. Ce qui n'était pas de tout repos, avec le brouhaha ambiant de sa classe, ses révisions sans cesse interrompues, et ces week-end souvent festifs – et bien arrosés – qu'elles passait plus avec sa s½ur, son frère et leurs amis, plutôt qu'avec ses parents ou des personnes de son âge.
Le jeune homme assis quelques tables plus loin, celui qui avait les yeux rivés sur lui, avait son âge, lui. S'il était là, ce n'était en aucun cas pour apprendre un cours ou s'exercer sur les leçons qu'il avait reçu le jour-même. Non, s'il était là, c'était simplement pour elle. Eléonore. Qui hantait ses nuits et illuminait ses journées. Elle. Cette jeune fille, à l'orée de sa majorité, qui travaillait chaque soir sur le même livre, accompagné en règle générale d'une ou deux feuilles volantes. Cette réserve, presque maladive, cette réserve, qui la rendait si mystérieuse, il ne l'avait jamais trouvé chez aucune autre fille, et ça faisait un trait de caractère auquel il ne pouvait pas résister. En plus de ses cheveux auburn, de ses yeux gris malicieux qui se cachaient dans l'ombre de sa frange, de sa peau claire, et de sa voix douce et arrogante à la fois, en plus de tout ça, bien évidement. Sans oublier sa façon exceptionnelle de rechigner lorsqu'on la tire de son livre. Et puis, Eléonore, n'était-ce pas le plus beau prénom qui ait jamais existé ? Jamais il n'aurait imaginé un autre prénom prenant sa place. Jamais son c½ur ne se serait emballé aussi vite à l'entente d'un autre prénom.
-Rangez vos affaires, et dépêchez-vous d'aller manger, dit une voix monocorde, sans conviction. Il faut que je ferme la salle d'étude.
Elle soupira bruyamment, et plaqua d'un coup sec une feuille de papier polycopiée aux marges noircies de ses annotations sur son livre ouvert. Il esquissa un sourire. Elle allait encore devoir éteindre son portable ce soir-là. Il entreprit de fourrer sa trousse dans son sac d'où s'échappaient des feuilles froissées. Elle remarqua une silhouette qui s'agaçait devant ses affaires en désordre. Il les rangerait plus tard, tant pis, pour le moment il voulait juste voir une autre fois ses courbes fines passer la porte, bien que secrètement, il espérait qu'elle se soit retournée, et qu'elle l'ait attendu. Elle passa près du propriétaire de la voix monocorde qui s'impatientait, sans même lui accorder un regard. Il la vit sortir de la pièce et s'empêcha de courir la rejoindre. Elle monta les escaliers quatre à quatre, posa son sac sur une étagère, et s'empressa de rejoindre Sonia au réfectoire. Il n'écouta pas le surveillant s'énerver contre lui, il était bien trop occupé à rechercher Eléonore des yeux. Il regretta ne pas la revoir, une dernière fois seule, sans sa copine excentrique. Il regretta ne pas voir ses beaux yeux gris. Ses beaux yeux malicieux.
Ses yeux dont il ignorait qu'ils allaient être porteur d'un lourd fardeau, peu de temps après qu'il se soit avoué qu'il était amoureux d'elle. Ses yeux dans lesquels sa malice enfantine allait s'éteindre, pour ne peut-être jamais renaître.
Voilà. C'est un peu difficile de montrer ce que l'on écrit à tout le monde, comme ça.
Comme si l'on dévoilait un secret au grand jour après avoir passé beaucoup de temps à s'assurer que jamais il ne serait découvert.
Comme une petite boule qui se noue au fond de son ventre.
Qui sait, au fond?
C'est un texte que j'apprécie particulièrement, alors Merci de ne pas copier le texte.
Deux yeux gris et une âme meurtrie©|2008|Tous droits réservés